Julien Vidal a suivi des études de droit et de politique avant de s’engager dans des ONG en tant que coordinateur de projets. Son objectif était déjà, alors, de préserver le vivant — une tâche bien plus complexe qu’il n’y paraissait. 

Ses expériences ont profondément changé son regard sur le monde occidental et lui ont permis d’affirmer que plutôt que de mettre de la pommade sur ce qui ne va pas, il faut radicalement changer le système qui met la pression aussi bien sur les écosystèmes que les êtres humain.

Si l’on veut que le schéma change, il faut le changer à la racine, en France.

Il vient de publier son troisième livre, Redonner du pouvoir à son argent (Actes Sud), dans cette optique.

L’interview engagée de Julien

Peux-tu nous présenter ton livre en quelques mots ? 

« Redonner du pouvoir à son argent » est mon troisième livre. Dit comme ça, ça paraît fou ! 

Quand je suis rentré en France après mon expérience de solidarité internationale, je me suis demandé si ce qu’on entendait sur l’engagement citoyen était vrai ou non : on disait que l’on n’avait pas de pouvoir, que la technologie ne servait à rien, que le combat était perdu d’avance. C’est faux : on peut agir avec beaucoup plus d’ambition que ce que l’on pense !

Pour moi, le fait de parler du changement est aussi important que de l’inspirer dans son quotidien. D’un côté, on est dans une situation catastrophique : la pollution du plastique explose, les espèces s’éteignent les unes après les autres, et j’en passe. Et en même temps, j’ai réalisé qu’on avait des leviers extraordinaires pour agir. Laver son linge avec du savon de Marseille râpé, c’est génial et ça mérite d’être encouragé ; et en même temps, on peut et on doit aller beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup plus loin.

C’est ce que tu dis avec ton livre, justement : que l’argent permet d’aller beaucoup plus loin.

En creusant un peu, je me suis rendu compte que tous les sujets ne se valent pas. S’il est urgent de réduire notre empreinte, il y a aussi des actions à mettre en place pour remettre le bonheur au cœur de notre société, construire les mondes de demain, et remettre l’humain au centre de tout ça. Quand j’interviens devant un public, je dis toujours que la manière dont on gère notre argent est primordial dans le monde durable et solidaire de demain. 

À partir du moment où on transfère son compte en banque d’une banque classique à une banque éthique, c’est déjà énorme ! Si vous me demandez comment contribuer au monde de demain, je vous dirais de commencer par changer de banque.

C’est comme si on avait deux mains, chacune posée sur un robinet : le premier alimente l’ancien monde, l’autre celui de demain. De grandes banques classiques s’occupent du dépôt des fonds, et le réinvestissent. Quand on place notre argent chez elles, c’est comme si on signait un chèque en blanc : les banques utilisent notre argent pour faire du profit à court terme et financer les énergies fossiles, la déforestation, l’armement, l’élevage, etc.

Deux solutions s’offrent à nous : soit on transforme sa banque de l’intérieur, soit on retire son argent pour le mettre à la NEF, au Crédit Coopératif ou à la Banque postale — qui est moins pire que les autres et plus engagée. 

En faisant ça, c’est comme si on coupait le robinet de l’ancien monde et que l’on ouvrait plus grand les vannes de celui du monde de demain. On met notre argent à disposition d’une personne qui veut ouvrir une épicerie vrac à côté de chez nous, d’un projet de néo-ruraux qui veulent ouvrir une ferme en agroécologie, etc. On contribue à lancer des projets durables et solidaires.

Que peut-on faire de plus ?

Une fois qu’on a créé les conditions d’une bonne utilisation de son argent en changeant de banque, il faut ensuite revoir son propre rapport à l’argent. 

Dans notre société, on normalise tout, on s’habitue à tout. 

Alors soit on s’habitue à gagner 20 000, 30 000, 100 000 € par an et on tombe dans le jeu du « toujours plus » et de la comparaison aux autres — alors que c’est une course perdue d’avance, il y aura toujours quelqu’un qui gagnera plus que nous — soit on se rend compte que l’argent avait un rôle premier qui était de créer du lien, et que ce rôle a été dévoyé. 

Les monnaies locales permettent justement de recréer du lien sur les territoires, de rencontrer des personnes dont les valeurs sont partagées avec les nôtres.

On n’a pas besoin de sortir notre carte bleue pour exister. Il existe plein de situations alternatives que j’aborde dans l’ouvrage : le troc, la réparation, la location, la gratuité. Tout est possible.

Une fois que l’on a bien choisi là où on dépose notre argent, la question à se poser, c’est comment donner du sens pour que mon argent aille dans la poche de la personne qui travaille juste en bas de chez moi ? Plutôt que d’être épargné et de faire grossir des comptes en banque, comment faire pour que cet argent vive sur le territoire pour créer du lien ? Comment se réapproprier sa relation à l’argent plutôt que de « dépenser son argent » ?

Pourquoi ce livre te tient tant à coeur, et quel est LE message que tu souhaites transmettre ?

Ma grand-mère me disait toujours que ça ne sert à rien d’être le plus riche du cimetière ; et c’est vrai, elle a complètement raison. Il vaut mieux réduire la vitesse de la grande roue dans laquelle on est tous en train de courir comme des dératés, et accélérer d’autres petites roues qui remplaceront le monopole de la société actuelle. C’est hyper enthousiasmant de se dire ça !

Qu’aurais-tu envie de dire pour encourager chacun.e d’entre nous à construire une société plus durable ?

Que c’est normal si certains sujets comme celui-ci nous font tiquer. En France, on est très mauvais pour parler d’argent, c’est devenu un sujet tabou. Je pense qu’il faut déjà avoir une conversation avec soi-même sur ce sujet, ce qui n’est pas forcément évident. C’est un travail qui demande du temps. 

Soyons positifs et indulgents avec nous-mêmes : l’argent circule dans nos mains tous les jours, si on n’arrive pas à aller dans le sens du durable et du solidaire le lundi, on y arrivera le mardi. Il ne faut pas éprouver de frustration et rechercher la perfection, mais faire simplement du mieux que l’on peut. 

Que l’on ait un prêt ou non, un compte en banque ou non, un salaire ou non : on peut tous s’y mettre. On peut tous faire quelque chose et agir, quelle que soit notre situation.

Il n’y a pas de situation parfaite sur ces sujets. 5 000 milliards d’€ sont épargnés par les Français ; ça montre à quel point on a un pouvoir extraordinaire avec notre argent. 

Pour finir, peux-tu nous parler de tes projets pour l’année à venir ? 

Le monde d’aujourd’hui m’a beaucoup intéressé. J’essaye désormais de beaucoup voyager dans les imaginaires et les futurs souhaitables, notamment via mon podcast 2030 glorieuses où je donne la parole à celles et ceux qui sont les signaux faibles de demain, c’est-à-dire qui ont des métiers rares aujourd’hui mais qui seront généralisés à l’avenir sur le territoire parce que ce sont des valoristes en matériaux de bâtiment, des bouchers végétaux, des spécialistes de l’upcyclé, etc.

Ces futurs souhaitables sont en plus très enthousiasmants. On est dans une société où l’on se définit par notre travail ; or, on n’est pas obligés de tous devenir des conseillers en transition écologique. Il y a plein d’autres métiers pour participer au monde de demain, beaucoup plus réjouissants que tous ces bullshit jobs qui nous plombent au quotidien. 

Il y a une vraie quête de sens à effectuer. 

Ticket For Change avait d’ailleurs lancé un sondage qui montrait que sur 100 Français, 94 avaient envie de contribuer à résoudre des problèmes de société, mais que seuls 20 d’entre eux le faisaient vraiment. Ça signifie qu’il y a 74 % de gâchis de talent. 

C’est normal que le changement fasse peur, que cette situation fasse peur. Mais on a la chance d’avoir énormément de métiers à adapter aux territoires comme aux réalités : c’est le moment de laisser exploser sa créativité !



Le nouveau livre de Julien Vidal, Redonner du pouvoir à son argent, est disponible sur lalibrairie.com, la librairie en ligne qui défend les libraires indépendants. 

Julien est également l’auteur des livres Ça va changer avec vous et Ça commence par moi, ce dernier ayant d’ailleurs donné naissance au site éponyme.